Serait-ce un tournant dans le domaine de la restauration d’art ? À la fois collectionneur, restaurateur d’art et ingénieur en génie mécanique au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Alex Kachkine a utilisé ses multiples casquettes pour inventer une technique astucieuse : grâce à l’intelligence artificielle, il a pu restaurer, en seulement trois heures et demie et à faible coût, une peinture du XVe siècle très abîmée. Un exploit dont le chercheur détaille les secrets dans une étude publiée le 11 juin dans la prestigieuse revue scientifique Nature…
Collectionneur d’art depuis dix ans mais n’ayant pas les moyens suffisants pour acheter des œuvres en bon état, ce passionné s’est mis à acquérir des tableaux très abîmés, qu’il a ensuite appris à restaurer lui-même à la main. L’ingénieur s’est alors demandé s’il ne pourrait pas « essayer d’utiliser les nombreux outils d’ingénierie mécanique et informatique » avec lesquels il travaille au quotidien depuis huit ans, « pour restaurer des peintures d’une manière inédite ».
Les nombreuses possibilités de l’IA pour la restauration d’œuvres d’art
« 70 % des œuvres qui se trouvent dans des collections muséales sont tellement abîmées qu’aucun fonds ne pourra jamais couvrir les coûts de leur restauration. Pour combler des manques à la main, le travail du restaurateur peut prendre des mois, voire des années – jusqu’à dix ans pour une peinture monumentale », rappelle le jeune homme dans une vidéo postée cette semaine sur la page Facebook de la revue Nature.
« Or, depuis quelques années, des outils nous permettent, grâce à l’apprentissage automatique [champ de l’intelligence artificielle consistant à entraîner une machine en la nourrissant de nombreuses données, ndlr], de recréer numériquement les parties manquantes d’une œuvre abîmée dans le style de l’artiste » – comme ce fut le cas par exemple avec la résurrection du pourtour perdu de La Ronde de nuit de Rembrandt en 2021, et avec le projet RePAIR, visant à restaurer des fresques morcelées de Pompéi avec un robot.
Un procédé ingénieux et efficace
« Une fois le masque bien calé sur la peinture et le vernis posé, elle était restaurée ! C’était très amusant et inattendu, parce que le tout ne m’a pris que trois heures et demie. »
Dans le même esprit, Kachkine a cherché un moyen simple et rapide d’utiliser le numérique pour obtenir un résultat physique, sur des œuvres présentant de multiples petites altérations. Il y a quatre ans, il acquiert donc pour son étude une peinture du XVe siècle à la couche picturale dégradée en de nombreux endroits : une Adoration des bergers attribuée au maître de l’Adoration des mages du musée du Prado, peintre néerlandais actif entre 1475 et 1500. Grâce à l’IA, le chercheur crée une version numérique de cette peinture telle qu’elle serait si elle était intacte. Puis il superpose par transparence celle-ci avec un scan de la version abîmée afin d’identifier les principaux points d’altération.
Le restaurateur applique ensuite sur le tableau un « masque » transparent, constitué de plusieurs feuilles de polymère ultrafines maintenues sur l’œuvre par un vernis de conservation. La première feuille comble les altérations par un fond blanc. Sur les autres, placées par-dessus, sont imprimées en relief différentes couleurs (57 dans ce cas précis) qui reproduisent l’épaisseur de vrais coups de pinceau, et se complètent pour recréer les zones manquantes. « Une fois le masque bien calé sur la peinture et le vernis posé, elle était restaurée ! C’était très amusant et inattendu, parce que le tout ne m’a pris que trois heures et demie. Cette technique est environ 66 fois plus rapide qu’une restauration manuelle », se réjouit-il.
Pour les musées, un moyen de sortir des réserves certains tableaux
Utilisée sous la supervision de conservateurs qui connaissent l’histoire de l’œuvre et de l’artiste, « cette application éthique de l’IA » permettra, il l’espère, « à des musées de montrer enfin au public des œuvres qu’ils n’avaient jamais pu exposer auparavant, faute de moyens ». Les puristes seront donc rassurés : il n’est pas question d’arrêter de restaurer à la main les peintures les plus précieuses, seulement de permettre aux tableaux moins prioritaires d’avoir droit, eux aussi, à une mise en beauté.
Alex Kachkine est même allé jusqu’à tester la durée de vie de sa technique de restauration en plaçant son « masque » dans une chambre d’essai reproduisant en accéléré l’altération des matériaux et des couleurs au contact des rayons UV. Conclusion : il survivra pendant un siècle en étant conservé dans une salle dotée d’un « éclairage approprié », ou vingt ans en étant soumis à la lumière naturelle directe. Le problème sera alors vite réglé, puisque le « masque » périmé pourra être retiré sans endommager la peinture, et laisser place à un remplaçant neuf, obtenu lui aussi en quelques heures. De quoi faire réfléchir certains musées !
