L’auteur est communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill. Il est titulaire d’un baccalauréat en biochimie et d’une maîtrise en biologie moléculaire.
La campagne « Make America Healthy Again » de Robert F. Kennedy Jr. s’articule autour d’un jeu de passe-passe qui a trait à la mitochondrie. Je doute toutefois que RFK Jr., secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, sache ce qu’est une mitochondrie.
Les influenceurs du bien-être sont obsédés par les connaissances révolutionnaires secrètes mais simples qui révèlent la véritable cause de toutes les maladies et fournissent un formidable remède — de préférence fabriqué par Dame Nature. Le croque-mitaine du jour ? Le dysfonctionnement mitochondrial. La Dre Casey Means, qui a mis sur pied la coalition de RFK Jr., le montre du doigt dans son livre Good Energy, best-seller du New York Times, qui lui a valu des interviews sur d’immenses plateformes de nouveaux médias.
Elle écrit que « nos régimes alimentaires et nos modes de vie modernes ravagent en synergie nos mitochondries ». En substance, si vous voulez expliquer votre diabète de type 2, votre diagnostic de cancer ou votre problème cardiaque, vous devez vous pencher sur vos mitochondries. Et votre salut, bien sûr, dépend également d’elles.
Je ne me livrerai pas à une analyse complète du livre Good Energy de la Dre Means (qu’elle a coécrit avec son frère, Calley Means, titulaire d’un MBA). Je souhaite plutôt examiner l’affirmation selon laquelle le dysfonctionnement mitochondrial est au cœur de l’épidémie de maladies chroniques à laquelle nous serions en train d’assister. Il ne s’agit pas de pure fiction, mais la façon dont ce phénomène est présenté par des personnalités influentes dans le domaine de la santé, comme les Means, est un superbe exemple de ce que nous avons déjà vu avec les cellules souches et le microbiome : l’exploitation de la science.
Ce qu’est le dysfonctionnement mitochondrial
Les êtres vivants sont des ensembles de cellules et les cellules ont besoin d’énergie pour accomplir leur travail. Si l’on imagine une cellule comme un œuf fraîchement cassé dans une poêle, le jaune est le noyau de la cellule. C’est là que se situe l’ADN de la cellule (mais pas en totalité, comme nous le verrons bientôt). Dans le blanc de l’œuf se trouvent de minuscules structures aux rôles très précis, dont l’une est connue sous le nom de mitochondrie. Notre hypothèse privilégiée est que, dans les temps anciens, les mitochondries étaient des bactéries primitives qui ont été avalées par des formes de vie composées de cellules uniques, et que ces bactéries sont devenues des résidentes symbiotiques de ces cellules. Les mitochondries remplissent une fonction très importante : ce sont des génératrices d’énergie.
Les mitochondries prennent des molécules extraites des aliments consommés et, par une longue chaîne de réactions chimiques, elles finissent par transférer un groupement phosphate à une molécule connue sous le nom d’ADP. Lorsque ce phosphate supplémentaire se lie à l’ADP, la molécule devient de l’ATP. (Les « D » et les « T » représentent le nombre de phosphates, de sorte que nous passons de l’adénosine diphosphate à l’adénosine triphosphate.) Ce transfert de phosphate est ce que nous appelons « énergie » en biologie. L’ajout d’un phosphate à l’ADP charge cette molécule d’énergie et l’élimination d’un phosphate de l’ATP fournit de l’énergie.
Lorsque j’étudiais la biologie moléculaire et la génétique humaine, les problèmes liés aux mitochondries étaient généralement limités aux maladies mitochondriales. Les mitochondries ont leur propre ADN, distinct de celui du noyau. Cet ADN comporte des gènes, qui codent pour des protéines dont les mitochondries ont besoin pour fonctionner. Lorsque l’un de ces gènes a muté, la protéine encodée par ce gène peut mal fonctionner, ce qui engendre une maladie mitochondriale. Nous observons également des mutations dans des gènes conservés dans le noyau de la cellule, mais qui codent pour des protéines essentielles aux mitochondries, et ces mutations peuvent aussi entraîner une maladie mitochondriale. Mais ce ne sont pas les maladies mitochondriales qui inquiètent RFK Jr. et les frère et sœur Means, c’est le dysfonctionnement mitochondrial.
Cette idée est de nature scientifique, mais sa définition est assez vague. Les mitochondries sont les centrales énergétiques de la cellule, certes, mais elles remplissent aussi d’autres fonctions (notamment décomposer les graisses, agir comme des stations de signalisation et séquestrer le calcium), et une anomalie dans l’une de ces activités peut être qualifiée de dysfonctionnement mitochondrial. C’est un peu comme si l’écran de votre ordinateur portable tombait en panne, que son système d’exploitation ne démarrait pas ou que son pavé tactile ne fonctionnait plus : ce sont toutes des formes de dysfonctionnement informatique.
Avec l’âge, le corps se dégrade de diverses manières, et le dysfonctionnement mitochondrial est l’une des caractéristiques du vieillissement. Ces dernières années, les chercheurs ont établi un lien entre une pléthore de maladies et un dysfonctionnement quelconque des mitochondries. La liste est longue et comprend le diabète de type 2 et les maladies cardiovasculaires, mais aussi les cancers et la maladie de Parkinson. D’une certaine manière, nous ne devrions pas être surpris. Si une maladie affecte les cellules, les usines énergétiques à l’intérieur de ces cellules sont susceptibles d’être touchées. Pour emprunter une expression surutilisée dans le monde de la spiritualité Nouvel Âge, tout est lié.
À ce stade, il est tentant de conclure ce qui suit : toutes les maladies non infectieuses résultent d’un mauvais fonctionnement de nos mitochondries ; tout ce qui peut restaurer la fonction mitochondriale nous guérira de ces maladies, et tout ce qui met à mal nos mitochondries doit être évité. Dans Good Energy, il y a une liste de facteurs environnementaux accusés de détruire nos mitochondries : manger trop, ne pas obtenir assez de nutriments de la nourriture que nous mangeons, avoir un mode de vie sédentaire — et même prendre des médicaments et des drogues. Étant donné sa formulation, on pourrait interpréter l’un des paragraphes du livre comme une mise en garde contre la prise de « plusieurs antibiotiques, médicaments de chimiothérapie, médicaments antirétroviraux, statines, bêtabloquants et médicaments contre l’hypertension artérielle appelés inhibiteurs calciques », car ils « nuisent au fonctionnement des mitochondries », et les mitochondries sont essentielles, n’est-ce pas ?
Mais le dysfonctionnement mitochondrial et la manière de le traiter sont beaucoup plus compliqués que ce que ce livre populaire sur la santé voudrait bien faire croire.
Transpirer à mort
J’ai étudié la littérature récente sur le dysfonctionnement mitochondrial, et même les ardents défenseurs de notre capacité à le prévenir — des scientifiques comme le Dr David Sinclair, qui a été accusé de surestimer les résultats de la recherche sur la longévité — sont très prudents lorsqu’ils décrivent l’état de nos connaissances dans des publications évaluées par des pairs. Dans un article de 2020, des chercheurs nous disent qu’on ne sait toujours pas si le dysfonctionnement mitochondrial est une cause ou une conséquence de la maladie chronique, car cette question est très « controversée ». Plusieurs articles de synthèse soulignent que nous devons en savoir beaucoup plus sur les mécanismes moléculaires à l’origine du dysfonctionnement mitochondrial avant de pouvoir mettre au point de bonnes thérapies. Et en 2022, un article coécrit par Sinclair lui-même va dans ce sens : « La lutte contre le dysfonctionnement mitochondrial dans les maladies métaboliques associées à l’âge s’est avérée difficile. »
En effet, une multitude de compléments alimentaires, de médicaments préexistants et de médicaments expérimentaux ont été suggérés pour combattre le dysfonctionnement mitochondrial : des vitamines courantes et de la coenzyme Q10 au médicament contre le diabète, la metformine, jusqu’à des composés plus récents portant des noms tels que 6j et OPC-163493. Il y a aussi la restriction calorique, souvent sous la forme d’un jeûne intermittent, qui est censée aider nos mitochondries à bien se comporter, ce qui pourrait nous permettre de vivre plus longtemps. Le problème, c’est que ce n’est pas parce que ces interventions sont logiques sur le papier qu’elles fonctionneront.
Dans les années 1930, un médicament appelé 2,4-dinitrophénol était utilisé pour traiter l’obésité. Il s’agit de l’un des nombreux types de médicaments auxquels les chercheurs s’intéressent aujourd’hui pour restaurer la fonction mitochondriale. Mais le 2,4-dinitrophénol a provoqué la surchauffe et la mort de certaines personnes, ce qui, j’espère que nous sommes tous d’accord, n’est pas une façon de traiter un dysfonctionnement mitochondrial.
Certains antioxydants, comme l’alpha-tocophérol et la NAC, ont le potentiel d’aider les mitochondries à faire leur travail, mais seuls, ils ont peu de chances d’atteindre les mitochondries, c’est pourquoi les scientifiques tentent de les fusionner avec d’autres molécules qui les conduiront jusqu’aux centrales énergétiques de la cellule. Il existe également des molécules impliquées dans la fonction mitochondriale, comme RIP140 et RB1, que les scientifiques veulent cibler… sauf que RB1 aide à prévenir le cancer et que lorsque les souris femelles perdent le gène qui code pour RIP140, elles deviennent stériles. Encore une fois, d’une certaine manière, tout est lié. Nos connaissances scientifiques limitées ont toujours des conséquences inattendues.
Il existe un réel potentiel pour certaines interventions pharmacologiques visant à aider nos mitochondries dysfonctionnelles, à tel point qu’une expression a été inventée : la médecine mitochondriale. Quelques médicaments ciblant les mitochondries sont actuellement testés sur l’homme. Mais, comme le souligne une excellente revue de la littérature publiée en 2018, les contrôles, les contrepoids et les tampons à l’intérieur et autour des mitochondries sont tels que « nous n’en sommes qu’aux balbutiements d’une approche rationnelle de la médecine mitochondriale ». Fondamentalement, l’idée semble bonne, mais il n’est pas facile de trouver des solutions concrètes, d’autant plus que la grande majorité de ces recherches n’ont pas été effectuées sur des humains, mais sur des rongeurs. Une liste d’essais contrôlés randomisés de médicaments ciblant le dysfonctionnement mitochondrial a été publiée l’année dernière, et beaucoup de ces essais aboutissent à des résultats négatifs.
Les mitochondries jouent un rôle clé dans le métabolisme, c’est-à-dire les voies empruntées par notre organisme pour décomposer les aliments et transformer les éléments qui en résultent en cellules. Mais le métabolisme est extrêmement complexe. Peter McGuire a présenté le diagramme suivant lors d’une formidable conférence virtuelle sur la contribution des mitochondries à la santé et à la maladie (on le trouve également ici) :

Le métabolisme n’est pas un panneau de sens unique, c’est un plan de métro, et le dysfonctionnement métabolique (qui, selon Calley et Casey Means, touche presque tous les Américains) est si vaste que je ne suis pas certain qu’il soit très utile pour établir un autodiagnostic.
Rendons à l’Amérique sa santé
C’est là que l’exploitation scientifique refait surface et s’attaque à un public avide de solutions faciles en matière de santé. L’exploitation scientifique consiste à abuser des résultats préliminaires de la science pour vendre un produit ou une intervention dont l’efficacité n’a pas été démontrée, allant au-delà du simple battage médiatique pour créer des malentendus. Elle s’appuie sur des résultats de recherche obtenus à l’aide de cellules cultivées et d’animaux de laboratoire, et conclut que nous sommes en présence d’un changement de paradigme dans notre compréhension de la santé. Tout ce que nous savions sur les maladies est erroné ; nous devons désormais nous concentrer sur ce nouveau phénomène. Et bien sûr, les non-experts sautent dans le train en marche pour vous vendre des compléments alimentaires destinés à corriger cette seule et véritable cause de toutes les maladies. Comme pour les régimes à la mode, nous ne serons jamais à court de croque-mitaines. Lorsque les gens en auront assez d’essayer de corriger leur microbiome, ils se tourneront vers les mitochondries.
Le jeu de dupes au cœur de MAHA — le slogan « Rendons à l’Amérique sa santé » sur lequel s’appuie Kennedy — est que RFK Jr. est censé se préoccuper des maladies métaboliques, comme le diabète et les problèmes cardiovasculaires, et utiliser le livre de Means, Good Energy, comme une feuille de route pour que les Américains recouvrent la santé. Mais l’accent mis sur le dysfonctionnement mitochondrial est un mirage ; compte tenu de la croisade que mène RFK Jr. depuis des décennies contre les vaccins, son obsession ne porte pas sur la mitochondrie, mais sur l’une des plus retentissantes réussites de la santé publique. Le plateau d’exploitation scientifique qu’il offre aux Américains — cellules souches, peptides et nutraceutiques, comme il l’a souligné dans un célèbre billet sur X — est une distraction. Il souhaite simplement que les vaccins disparaissent.
Si vous voulez éviter que vos mitochondries s’encrassent, je crains que le meilleur conseil soit toujours aussi ennuyeux et peu sexy : mangez bien, dormez suffisamment et faites de l’exercice régulièrement. Vos mitochondries vous remercieront plus tard.
Message à retenir :
- Certains affirment que le dysfonctionnement des mitochondries est une cause importante de maladies chroniques et de maladies liées à l’âge, comme le soutient le best-seller Good Energy, de Casey et Calley Means.
- Les mitochondries sont les générateurs d’énergie à l’intérieur de nos cellules, et les problèmes liés à cette fonction ou à toute autre fonction qu’elles remplissent ont en effet été associés à une longue liste de maladies non infectieuses.
- Mais il reste de nombreuses questions importantes à résoudre avant de disposer d’interventions fiables ciblant le dysfonctionnement des mitochondries.
- Pour aider les mitochondries à faire leur travail, le meilleur conseil demeure de manger sainement, de faire de l’exercice régulièrement et de dormir suffisamment.
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